Fabrice Bak, psychologue, spécialiste des jumeaux et membre du Conseil scientifique de la gémellité, nous explique la spécificité de cette relation, et comment en tenir compte tout en aidant chaque enfant à développer sa propre personnalité.
Les jumeaux ont-ils toujours une relation très complice entre eux ?
Fabrice Bak : Oui, toujours, même quand ils sont adultes. Ils ont passé neuf mois ensemble in utero, c'est un lien très particulier. Toutefois, cette relation ne doit en rien effrayer les parents et les amener à s'inquiéter outre mesure.
Longtemps on a parlé de "dégémelliser", c'est un non-sens. C'est une relation qui est la leur, elle participe à la construction de leur personnalité. C'est un lien propre, spécifique, qu'il faut préserver. En fait, il faut pouvoir favoriser la construction de leur propre personnalité en préservant ce lien gémellaire qui est le leur.
Ça n'est pas quelque chose qui freine leur développement, au contraire. Il faut pouvoir s'en servir, par exemple, comme une stimulation réciproque dans le travail scolaire.
Quand l'ensemble est bien géré, bien posé, cela fonctionne très bien, sans rapport de rivalité. Le rapport de rivalité n'est présent que si les jumeaux ne franchissent pas bien les étapes de leur développement.
Ont-ils un développement différent de celui des autres enfants ?
F. B. : Quand nous avons commencé à étudier les jumeaux, nous nous sommes rendus compte qu'il y avait des modèles de développement pratiquement sur tout (sur le développement affectif, cognitif, physiologique...), mais rien sur le développement des jumeaux. Nous avons donc travaillé pour mieux comprendre le mode de développement gémellaire spécifique. Il y a trois étapes successives :
Entre la naissance et 2 ans : les jumeaux sont pris dans la fusion gémellaire. C'est-à-dire que les parents, pour répondre, vont plus solliciter l'entité gémellaire, les deux enfants simultanément. Quand il y en a un qui pleure, on va changer les deux, ou nourrir les deux, même s'il n'y en a qu'un qui aurait eu besoin de soins. C'est une étape normale, les parents ne peuvent pas établir une relation individuelle à ce moment-là en raison de la surcharge de travail.
Entre 2 ans et 6 ans : c'est l'étape de la complémentarité : les parents attribuent des fonctions complémentaires à chacun des jumeaux. L'un parle mieux, l'autre est plus réfléchi... ce genre de chose. C'est à ce moment-là que Zazzo (psychologue spécialiste des jumeaux, le premier à avoir publié des études sur les jumeaux en France) parle de dominant/dominé. C'est quelque chose qui existe ponctuellement, mais qui évolue. Si ce rapport reste figé, alors cela entre dans la pathologie de la gémellité. Un des enfants, plus mature va écraser l'autre, ce qui donnera une rivalité importante au moment de l'adolescence. Mais habituellement, le rapport n'arrête pas de changer, chacun des jumeaux développe ses compétences en parallèle.
A partir de 6/7 ans : c'est la première étape d'autonomie. Avec l'entrée à l'école, la socialisation, les jumeaux sont considérés comme deux enfants, deux individus à part entière. La deuxième phase d'autonomie se fera à l'adolescence.
Certains jumeaux ont-ils des difficultés à franchir ces étapes ?
F. B. : Malheureusement, certains jumeaux ne franchissent pas ces étapes. Certains restent figés dans la phase de fusion gémellaire, ce qui provoque d'importants troubles de développement : problèmes d'acquisition du langage, de la motricité fine, de scolarité, chez les deux enfants en parallèle.
D'autres restent figés à l'étape de complémentarité, et il se crée un lien de dépendance. Le jumeau dominé devient dépendant de son frère ou de sa sœur. Quand le dominant, plus à l'aise, revendique son autonomie, l'autre ne le supporte pas et on arrive à une situation conflictuelle, de rivalité. En dehors de ces situations, la rivalité entre jumeaux n'est pas plus présente que dans n'importe quel rapport entre frères et sœurs.
Les problématiques gémellaires se retrouvent de manière plus aiguë quand ce sont des jumeaux monozygotes, pour lesquels la construction de la personnalité est plus difficile.
Chez les jumeaux dizygote de même sexe, les difficultés sont moindre mais peuvent être présentes, et ne se trouvent que peu chez les jumeaux dizygotes de sexes différents.
La relation particulière qu'entretiennent les jumeaux ne risque-t-elle pas de les isoler ?
F. B. : Ce qui risque de créer un isolement, ça va être la façon dont les jumeaux vont être considérés, comment on va interagir avec eux. Si la famille est troublée par la fascination gémellaire, c'est elle qui risque de les isoler.
Je donne toujours des petits conseils : quand c'est possible, les mettre dans deux chambres séparées, leur acheter des jouets différents, pouvoir les habiller de façon différente...
Si, plus tard, à l'adolescence, ils veulent jouer de leur ressemblance, c'est autre chose, c'est eux qui le choisissent, c'est un aspect que l'on retrouve de façon plus importante chez les monozygotes.
Ce sont les échanges avec les parents qui vont amener les jumeaux à se différencier. Eux n'ont pas conscience des étapes de séparation, l'enfant ne peut pas s'attribuer des caractéristiques, c'est l'environnement qui va les lui donner.
On entend dire souvent que les jumeaux ont un langage bien à eux, est-ce vrai ?
F. B. : C'est le fameux langage cryptophasique dont parle Zazzo. Ça n'est pas lui d'ailleurs qui avait identifié cette spécificité mais des chercheurs soviétiques, qui avaient trouvé un couple de jumeaux dans un village reculé qui avait développé un langage avec une syntaxe, une grammaire qui leur était propre.
Mais en réalité, c'est extrêmement rare. Ce qu'on peut retrouver, c'est une difficile acquisition du mot "Je" ou des terminologies particulières à l'état de jumeaux.
Mais les jumeaux ont souvent un retard de langage ?
F. B. : Effectivement, il y a un décalage dans l'acquisition du langage oral, en fait, un retard global dans la maturation cognitive qui se résorbe par lui-même autour de l'âge de 6 ans. C'est dû au fait que les jumeaux ont une étape de développement supplémentaire par rapport aux enfants uniques. Le modèle de développement, qui est fait à partir d'observations d'enfants uniques, n'est pas applicable aux jumeaux. L'étape de la fusion gémellaire leur est propre et provoque un décalage de la maturation.
On peut retrouver ce retard chez des enfants qui ont peu d'écart d'âge, qui sont dans le même système et la même problématique. C'est ce que nous appelons la "gémellité virtuelle".
Est-il nécessaire de séparer les jumeaux à l'école ? Il semble que l'Education nationale ait cette politique, qu'en pensez-vous ?
F. B. : Je suis très vigilant sur ce point. Les directives de l'Education nationale précisent qu'il est conseillé de séparer les jumeaux, ça n'est pas une obligation.
L'âge le plus cohérent pour le faire, c'est autour de 6/7 ans, quand ils atteignent la première étape d'autonomie. Si on le fait avant, on risque de les figer dans l'étape de complémentarité. Avant de les séparer, il faut vérifier qu'ils ont bien atteint cette étape d'autonomie.
C'est à partir de 6 ans qu'il faut donc commencer à envisager cette situation, je dis bien envisager, et pas immédiatement mettre en place. On peut commencer par en parler avec les enfants, pour voir s'ils sont d'accord, ce sont eux les premiers concernés.
On peut proposer un bilan spécifique qui permet de vérifier où ils en sont au niveau du lien gémellaire, pour vérifier qu'ils ont bien atteint cette étape. S'ils sont bien entrés dans la phase d'autonomie, il n'y a aucun problème. La plupart des jumeaux vivent ces phases tout à fait naturellement.
En conclusion, que conseiller aux parents de jumeaux ?
F. B. : Ne jamais brusquer le développement des jumeaux, ne pas anticiper. En tant que parents, sentir les choses et se faire confiance.
Ne pas trop s'affoler par rapport aux notions de séparation. Ne pas hésiter à prendre appui sur la fédération Jumeaux et plus, pour les rapports avec les enseignants.
Favoriser leur autonomie en les considérant de façon individuelle.